L’urgence géopolitique redéfinit les politiques de défense européennes
Malgré un système de sécurité collective européen affaibli, en raison de décennies d’investissements insuffisants dans la préparation à la défense, la résurgence de la guerre conventionnelle en Europe a propulsé la sécurité au premier plan des priorités. Cette crise pourrait marquer un tournant décisif pour l’UE et ses États membres, car elle pourrait conduire à une réorientation des forces armées européennes vers la guerre de haute intensité et la défense territoriale.
L’Allemagne, par exemple, illustre cette tendance avec l’émergence de la notion d’« État puissance » dans son discours politique. Cette nouvelle ère des relations internationales, que l’ancien chancelier Olaf Scholz a qualifiée de « Zeitenwende », requiert des réformes pour que l’armée allemande (« Bundeswehr ») devienne un outil majeur de la défense collective en Europe. Le gouvernement allemand a mis en place des leviers financiers, avec la création d’un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour équiper les forces armées allemandes. Parallèlement, des mesures ont été prises pour renforcer le secteur industriel, notamment par l’adoption de la loi du gouvernement Merz sur l’acquisition d’équipement militaire sans mise en concurrence. La France, à travers sa Loi de programmation militaire 2024-2030, vise également à accélérer ses investissements.
Au niveau supranational, les États membres ont également manifesté une volonté croissante de relever des défis communs dans le cadre de l’UE. Dans ce contexte, la présidence française du Conseil de l’UE a initié la publication de la « Boussole stratégique européenne » en 2022. Ce document vise à aligner les stratégies nationales des États membres pour façonner une approche unifiée de la sécurité au sein de l’UE. Il marque un tournant significatif en intégrant pour la première fois les États membres dans le processus d’analyse des menaces et de développement de réponses adaptées. Néanmoins, la boussole stratégique reste un texte purement symbolique, doté d’une forte autorité morale, mais dépourvu de toute force juridiquement contraignante.
Le « Stellvertreterkompromiss » : une solution fragile
L’urgence géopolitique semble avoir impulsé la création de nouvelles politiques aux niveaux national et européen, mais quid du « moteur franco-allemand » ?
En fait, il est impossible qu’une décision soit prise au niveau européen si la France et l’Allemagne ne se sont pas mises d’accord sur la situation au préalable. Ainsi, avant toute décision européenne, c’est un compromis bilatéral qu’il faut trouver. Toutefois, un accord franco-allemand ne peut servir de base à une solution européenne que si les intérêts des autres États membres de l’UE sont pris en compte. Cela implique la représentation des différentes positions, souvent divergentes, de ces partenaires. Le rôle de « Stellvertreterkompromiss » (« compromis intérimaire ») que jouent les deux pays est donc indispensable pour fonctionner, au niveau européen, comme un « moteur franco-allemand » efficace, permettant de parvenir à un consensus parmi les 27 États membres.
En matière de défense, la France et l’Allemagne défendent des points de vue divergents. Bien que les deux pays partagent l’objectif d’une Europe forte, leurs interprétations divergentes de l’autonomie stratégique, du multilatéralisme et de la sécurité donnent lieu à un discours fragmenté au sein de l’UE. Les positions des deux côtés du Rhin sont donc, en théorie, suffisamment éloignées pour rallier les autres États membres.
Si le « Stellvertreterkompromiss » permet à la France et à l’Allemagne de s’accorder sur des principes généraux, il ne permet pas de résoudre les désaccords concrets. Alors, le compromis, bien qu’englobant les différentes positions des États membres, reste fragile et peu opérationnel. Ce compromis révèle l’absence de réflexion commune entre la France et l’Allemagne, et dans l’UE.
L’absence de réflexion stratégique commune : un frein à l’autonomie européenne
Les approches divergentes de la France et de l’Allemagne sur l’engagement international résultent d’héritages historiques, des priorités nationales et des cultures stratégiques distinctes. Cette dynamique engendre des divergences structurelles au niveau européen, même lorsque les deux pays s’accordent sur des positions politiques de fond.
Une première différence concerne l’utilisation des forces armées. La France a une longue tradition d’engagements militaires extérieurs. En raison de son passé, l’Allemagne a longtemps évité les engagements militaires offensifs.
Une seconde différence concerne la perception des menaces. Bien que les deux pays aient une vision commune de ce que sont les menaces globales, notamment celles liées aux nouveaux champs de conflictualité, comme le cyber et l’espace ou celles liées à la dépendance de l’Europe envers des ressources rares, leurs stratégies de priorisation ne sont pas alignées.
Une troisième différence concerne l’OTAN, puisque l’Allemagne a historiquement créé la Bundeswehr dans le cadre de l’OTAN et possède une place prépondérante dans ses structures. Cependant, le discours allemand concernant le lien transatlantique converge depuis peu avec Paris.
La culture stratégique est un concept qui s’inscrit dans une perspective géographique, historique et socioculturelle. Elle se développe et s’adapte sur le long terme, constituant un phénomène émergent qui se déploie progressivement dans le temps. Un choc externe majeur pourrait potentiellement constituer un « moment décisif » et remettre en question les croyances établies. La guerre en Ukraine représente un tournant majeur dans ce contexte, mais il reste un long chemin à parcourir avant de parvenir à l’instauration d’une culture stratégique commune.
Et le rôle des jeunes dans tout ça ?
À leur échelle, les jeunes peuvent aussi jouer un rôle. C’est ce que propose le groupe de travail de Dialogue franco-allemand des jeunes sur l’avenir de l’économie et de la défense européennes du réseau Génération Europe 2026. Lors du 3e séminaire du programme en octobre 2026 à Bruxelles, ce groupe de travail organisera une table ronde afin de mettre en relation les jeunes pour échanger sur les points de vue européens avec des experts.
La sensibilisation des jeunes à ces enjeux leur permet de mieux en saisir les défis contemporains et de se doter des outils nécessaires pour, peut-être un jour, contribuer à la construction progressive d’une culture stratégique partagée. Cela renforcerait ainsi l’autonomie européenne, un pilier central de la présidence chypriote actuelle du Conseil de l’UE.
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Une culture stratégique commune permettrait à l’UE de fonctionner efficacement dans ce nouvel environnement géopolitique. Il reste à vérifier si les événements récents, notamment le second mandat de Trump et les propositions de Macron de 2026 en matière de dissuasion nucléaire, favoriseront un rapprochement ou une divergence accrue.
Jeanne Piot est intervenue en mars 2026 à l’occasion de « Bouillon de Kultur » pour échanger sur les enjeux actuels du lien franco-allemand. Elle effectue par ailleurs un stage dans la diplomatie franco-allemande et est particulièrement intéressée par les questions de défense.
Blog « La parole aux jeunes »
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